Plus jamais ça !
Article paru dans l'édition du 28.11.10
l n'est guère de formules qui fassent autant l'unanimité et provoquent autant d'écho en République fédérale que celle qui renvoie aux « leçons de l'Histoire ». Il n'existe pratiquement aucune option, dans la période de l'après-guerre, qui n'ait été prise sans un recours explicite aux « leçons de l'Histoire » - qu'il s'agisse du réarmement, de la réunification ou de l'engagement militaire en Bosnie et au Kosovo. Mais aucune autre formule n'a été autant galvaudée. Que sont, en effet, exactement les leçons de l'Histoire ? Et qui décide quelles leçons sont les bonnes et comment les appliquer ? Ce qu'il y a d'inquiétant dans cette formule, c'est que, d'une seule et même Histoire, on peut tirer des leçons totalement différentes et parfois opposées. Parmi les leçons de l'après-guerre, qui commençaient toutes par « Plus jamais », on trouve en première position : « Plus jamais de guerre ! » et « Plus jamais de fascisme ! »
La RDA est un bon exemple d'application ratée. Ses pères fondateurs croyaient que le fascisme nazi était le produit du capitalisme et de l'impérialisme. On ne se laissait pas déconcerter quand on objectait que d'autres Etats capitalistes, comme le Royaume-Uni, le Danemark ou les Etats-Unis n'étaient absolument pas devenus fascistes, mais qu'ils avaient, au contraire, engagé toutes leurs forces dans la lutte contre le fascisme. Des millions d'Allemands ont été élevés dans la croyance que l'édification d'un Etat socialiste de travailleurs et de paysans était la seule réponse possible et conséquente au fascisme.Mais, en Allemagne de l'Ouest, qui misait sur la démocratie et l'économie sociale de marché, les leçons de l'Histoire faisaient aussi sentir leur effet, même si elles relevaient plus du sentiment que de la réflexion. Un exemple nous est donné par la façon dont cette République traitait les immigrants. Tout le monde sait que la décision de faire venir en Allemagne des centaines de milliers de travailleurs issus d'autres pays d'Europe et chichement payés reposait au départ sur des raisons purement économiques. Au moment de la crise du pétrole, en 1973, les économistes et les hommes politiques allemands en arrivèrent à la conclusion qu'il fallait arrêter de faire venir de la main-d'oeuvre. Auparavant, le monde de la politique et de l'économie avait décidé de permettre aux travailleurs immigrés de faire venir en Allemagne les membres de leur famille proche.
Beaucoup considèrent aujourd'hui que cette décision est à l'origine de tous les ratés du développement. Mais le regroupement familial n'aurait pas grevé les systèmes sociaux et n'aurait pas conduit à des sociétés parallèles s'il avait été accompagné d'exigences d'intégration claires - obligation de suivre des cours de langue, application stricte du principe de l'école obligatoire, familiarisation avec la seule « culture générale » allemande véritablement digne d'être défendue : la Constitution.
La CDU évita le problème en faisant l'autruche pendant une bonne quarantaine d'années. A la fin des années 1990, alors que dans de nombreuses écoles primaires et de nombreux collèges de grandes villes plus d'un enfant sur deux avait des parents issus de l'immigration, les hommes politiques chrétiens-démocrates de la CDU et les conservateurs bavarois de la CSU prétendaient encore que l'Allemagne n'était pas une terre d'immigration. Le SPD [parti social-démocrate] et les Verts, qui faisaient pression pour que la réalité soit reconnue, étaient bloqués dans leur perception par les « leçons de l'Histoire ». « Plus jamais de racisme » était une autre de ces leçons du passé, et personne ne pouvait sérieusement la mettre en doute. Mais voilà, à quoi a ressemblé l'application de cette leçon ? Chaque fois que quelqu'un demandait à ce que les immigrants participent à des cours d'allemand obligatoires, on entendait : « On ne peut quand même pas imposer notre langue à des étrangers innocents ! » On parlait de « germanisation forcée » et de « langue des bourreaux ». On en arriva à une alliance qui n'avait rien de sacré entre les sentiments de culpabilité de la gauche et la répugnance des conservateurs à assumer les coûts inévitables de l'intégration.
Le curieux succès du livre de Thilo Sarrazin, Deutschland schafft sich ab (DVA, « L'Allemagne court à sa perte »), vient surtout du fait que presque toute la classe politique ainsi que les médias s'en sont distanciés comme par réflexe. Il faut bien admettre qu'avec ses grossières spéculations sur l'existence d'un « gène juif » et le caractère héréditaire de l'intelligence, Thilo Sarrazin a facilité la tâche de ses détracteurs, qui l'ont immédiatement accusé de racisme et de pensée à relents populo-nationalistes. Mais la fixation des directeurs des médias sur cet aspect secondaire de son argumentation - et Thilo Sarrazin aurait pu s'en passer pour sa démonstration - a déclenché un surprenant mouvement de solidarité en sa faveur ; cela vient aussi du fait que beaucoup de gens ont l'impression qu'on veut leur interdire la perception qu'ils ont d'un raté incontestable dans le développement, dès lors qu'on brandit chaque fois le panneau : « Attention racisme ! »
N'est-ce pas un abus caractérisé quand une bonne partie des immigrants musulmans atterrissent dans les filets sociaux de la République fédérale, où ils restent souvent confinés pendant des générations ? N'y a-t-il pas de quoi s'alarmer quand on voit que 72 % des migrants d'origine turque entre 20 et 64 ans n'ont pas de diplôme professionnel et doivent se contenter de petits travaux d'appoint dont on a de moins en moins besoin ? L'avenir n'est-il pas en péril quand de plus en plus de jeunes musulmans en Allemagne - auxquels il faut ajouter tous les jeunes Allemands qui n'ont pas de diplôme professionnel, ce que Thilo Sarrazin néglige de mentionner - ne participent plus à la vie économique et sociale et se murent dans des mondes parallèles agressifs et hermétiques à la démocratie ?
Il ne fait aucun doute que, parmi les gens qui soutiennent Thilo Sarrazin, on trouve aussi des racistes déclarés. Mais doit-on pour autant accuser sérieusement tous ceux qui le défendent de sombrer dans le racisme ? Ils demandent peut-être que l'on porte plus d'attention au présent qu'au passé. Il n'existe aucune leçon de l'Histoire qui interdirait aux Allemands d'aller chercher les immigrants dont le pays a grand besoin et d'imposer certaines exigences à ceux qui vivent en Allemagne depuis déjà deux ou trois générations - à supposer que le pays d'accueil débloque les moyens nécessaires à l'intégration et affiche une volonté de vivre ensemble à égalité de droits.
Le chapitre le plus difficile des leçons de l'Histoire concerne la façon d'envisager les crimes allemands contre les juifs et la relation avec Israël. Il n'existe aucun autre domaine où l'exigence imposée aux Allemands de se confronter avec les leçons du passé a été plus pressante et plus contraignante. Vu le caractère singulier de la culpabilité allemande, ces leçons semblaient empreintes d'évidence. Pourtant, tout le monde sait qu'il a fallu de nombreuses exhortations et protestations de la part d'Israël et de la communauté internationale pour rappeler l'Allemagne à ses devoirs de débitrice, conséquence de la reconnaissance de sa culpabilité. Après des années passées à débattre du montant de la « réparation », de la restitution des biens juifs ou de leur compensation, on semble avoir atteint un certain niveau de consensus. De la même façon, l'application avec laquelle la République fédérale défend le droit à l'existence d'Israël a conduit à une nouvelle confiance entre l'Allemagne et Israël. Mais quelles sont les conséquences de ces leçons sur le présent et le futur ?
Faut-il en déduire que les Allemands sont dans l'obligation de défendre aussi la politique de colonisation de l'actuel gouvernement israélien - et de presque tous les précédents ? Est-ce qu'un ami d'Israël, convaincu que cette politique de colonisation met en danger l'existence même d'Israël, a le droit de défendre son avis en Allemagne ? A-t-il le droit d'émettre des doutes sur le caractère démocratique d'un Etat qui n'accorde pas les mêmes droits à ses citoyens arabes et à ses citoyens juifs ?
Bien sûr qu'il en a le droit, répondent la plupart des associations juives. Mais, dans la pratique, celui qui affiche de tels scrupules est vite accusé d'antisémitisme, surtout d'ailleurs par des non-juifs qui s'attachent avec un zèle particulier à gérer le passé.
L'an dernier, le ministre des affaires étrangères de l'époque, Frank-Walter Steinmeier, a été reçu par Benyamin Nétanyahou, qui lui a dit que « la Judée et la Samarie » ne pouvaient pas être « vidées de leurs juifs » (Benyamin Nétanyahou recourt ici au néologisme judenrein utilisé par Hitler et les nazis pour désigner leur projet de chasser tous les juifs hors du Reich). Quelqu'un a-t-il ici relevé cette phrase pour ce qu'elle est : un chantage moral ? Un observateur allemand a-t-il le droit de douter de la volonté de paix d'un gouvernement israélien qui interrompt les pourparlers de paix pour agrandir le territoire d'Israël ? Alors qu'un débat a lieu sur ces questions en Israël et aussi aux Etats-Unis entre intellectuels juifs et non juifs, on enregistre chez nous une attitude d'évitement.
Je ne veux pas ici cautionner un quelconque « débat définitif ». La recherche sur les crimes nazis et la reconnaissance de la culpabilité qui en découle restent l'un des plus beaux résultats de la politique allemande de l'après-guerre, et je pense que ma génération a contribué pour une part à ce résultat. Mais lorsque des sentiments de culpabilité conduisent à des attitudes d'évitement quasi automatiques et que leur influence sur les décisions politiques est passée sous silence, ils engendrent des tabous et des distorsions politiques.
De toute évidence, c'est une chose de reconnaître une défaillance historique collective, c'en est une autre d'en tirer les bonnes leçons. Il n'y a aucun lien direct de cause à effet entre la reconnaissance d'une faute et une politique intelligente orientée vers l'avenir. La fixation sur la façon d'éviter de graves fautes passées peut tout à fait conduire à un blocage de la pensée et à de nouvelles fautes graves.
Peter Schneider





