Michel DAVID

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la crise vue par Michel Wieviorka

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Comprendre la crise actuelle ? Le plus simple, nous disent la grande majorité des commentateurs, est d'en suivre le déroulement. Dès lors, un récit nous est servi, toujours le même, à quelques variantes de détail près, et dont l'ouvrage de Jacques Attali (« La crise, et après ?  », Fayard, 2008) est le dernier avatar : la crise a commencé par être financière (le crédit à la consommation et surtout la bulle immobilière américaine, les « subprimes », la « titrisation », les faillites d »établissements financiers ou bancaires, évitées éventuellement grâce à l'intervention des Etats, etc.).

 

Elle se poursuit par une crise économique et sociale (chômage dit « technique », suppressions d'emplois, fermetures d'entreprises, pauvreté…). Elle aura peut-être des prolongements politiques dramatiques, violences, émeutes, radicalisation populiste, nationaliste ou d'extrême gauche.

 

Elle se résorbera, tôt ou tard, après des temps difficiles. Ce sera la « sortie de crise », l »économie repartira, épurée, et peut-être renforcée, fluidifiée grâce à un système bancaire assaini sous la houlette d'Etats ayant rouvert la voie de la confiance, grâce, peut-être aussi, à de substantiels progrès dans la gouvernance mondiale de l »économie et de la finance.

La fin d'une dissociation entre économie financière et économie réelle

Ce récit n'est pas entièrement faux, bien sûr. Il est pourtant à bien des égards insupportable. Son économisme est plutôt simpliste : tout s'explique par l »économie. Ses relents marxistes sont étonnants de la part de beaucoup de ceux qui le développent : à les suivre, l'infrastructure économique a commandé à la superstructure politico-idéologique, il faudrait simplement s'attendre à un moment de retournement, déjà ébauché, que l'on appelle « le retour de l'Etat ».

Ce récit présente aussi un petit côté saga qui se termine bien, du genre : on va en baver, il faut serrer les dents, on s'en sortira. Et ceux qui le mettent en forme, experts, économistes et autres, ne manquent pas d'aplomb. Ils n'ont rien vu venir, mais se présentent comme légitimes pour expliquer de façon docte ce qui s'est passé, et de quoi sera fait l'avenir, voire pour proposer les politiques publiques les mieux adaptées.

D'ailleurs, lorsqu'on les interroge, ils affirment que certains d'entre eux avaient prévu le scénario américain, l'explosion inévitable de la bulle liée au crédit débridé dans l'immobilier et pour la consommation. Tout au plus concèdent-ils n'avoir pas imaginé l'extension de la crise à la planète toute entière, et à une très grande rapidité : c'est la première crise de la globalisation, disent sans broncher ceux qui parlaient du phénomène depuis vingt ans sans avoir imaginé qu'il pouvait aussi déboucher sur une crise « globale ».

Ce récit comporte aussi une caractéristique implicite qui mérite d »être explicitée. Il rompt en effet, et fort justement, avec l'image d'une sorte de dissociation, propre à la mondialisation, qui aurait déconnecté l »économie financière de l »économie réelle.

Au contraire, en insistant sur les conséquences de la crise financière sur l'emploi, la croissance, le niveau de vie, le PIB, etc., ce récit signale l'existence de liens, certainement complexes, il invite à penser l'articulation des deux registres.

L »épuisement d'un modèle général du vivre-ensemble

Mais enfin : si une crise financière peut avoir des effets si dévastateurs, est-ce simplement parce que la finance mène le monde ? N'est-ce pas aussi parce qu'en profondeur, une autre crise, d'autres difficultés existaient déjà ? Le récit stéréotypé que nous venons de reconstituer dans ses grandes lignes ne devrait-il pas laisser une place à l'analyse de ce que la crise financière révèle, mettant à nu ce que l'euphorie de l'argent à tout crin recouvrait de son voile ?

Il suffit de poser cette question pour que la situation présente, et à venir, s »éclaire d'un tout autre jour et qu'il soit justifié de formuler une hypothèse particulièrement forte : la crise actuelle ne vient-elle pas signifier l »épuisement d'un modèle général du vivre-ensemble, à l »échelle de la nation comme à celle de la planète, ne nous impose-t-elle pas d'en inventer un autre, déjà d'ailleurs esquissé là et là, plutôt que de bricoler pour redonner quelque vitalité à des formules en déclin inéluctable ?

Considérons d'abord les dimensions proprement sociales de la crise. Elles sont d'autant plus ravageuses que le grand principe de conflictualité qui a structuré des sociétés comme la notre durant un bon siècle, l« opposition du mouvement ouvrier aux maîtres du travail, a perdu sa centralité. Hier, Michel Albert pouvait encore opposer le modèle “rhénan” de capitalisme, dans lequel syndicats et directions d'entreprise se confrontent dans le cadre d'un conflit fortement institutionnalisé, et le modèle néo-américain, qui fait la part belle aux actionnaires et à des logiques financières, voire spéculatives (dans son livre “Capitalisme contre capitalisme”, Paris, Seuil, 1991).

Le modèle néo-américain qui a semblé s'imposer depuis a marqué la domination absolue des actionnaires sur les managers, de la rentabilité des investissements à très court terme sur la solidité de l'entreprise à long terme. Si soudain l »économie se ralentit, est-ce seulement faute de liquidités, n'est-ce pas aussi parce que les modes d'organisation ont privilégié la flexibilité dont les implications ont été si bien décrites par Richard Sennett (dans « La Culture du nouveau capitalisme », Paris, Albin Michel, 2006), au détriment de logiques de production autorisant la structuration conflictuelle des rapports sociaux dans les entreprises, entre dirigeants et salariés ?

N'est-il pas aberrant de constater que le syndicalisme, en France, déjà bien faible dans l'ensemble (à peine 8% des salariés selon les chiffres les plus optimistes, seraient syndiqués), est bien plus présent dans la fonction publique ou assimilable que dans les entreprises privées ?

Faire renaître l'altermondialisme et sa conflictualité

Dans les années 90, la conscience du caractère global des grands problèmes du monde contemporain a animé ce qu'il y avait de meilleur dans le mouvement altermondialiste. Celui-ci plaidait alors pour une autre mondialisation, il introduisait un autre principe de conflictualité dans l'espace public.

Depuis, il est retombé, victime collatérale, en particulier, des attentats du 11 septembre 2001 -ce qui ne veut pas dire qu'il est condamné historiquement à la disparition-, rongé par une politisation extrême le transformant souvent en une force anti-impérialiste, antiguerre, et anti-américaine. Sa retombée prive le débat sur la crise et la sortie de crise d'une contestation qui, en son temps, avait mis fin à l'arrogance des élites de Davos. Elle est, paradoxalement, un élément des difficultés actuelles, car elle nous prive, comme le déclin du syndicalisme, d'un second principe de conflictualité.

 

Au delà de son aspect économico-financier, la crise actuelle, comme nous l'avons vu dans la première partie de cette tribune, témoigne de l »épuisement de l'individualisme, à l »échelle de la nation comme à celle de la planète. Elle nous impose d'inventer un autre modèle, déjà esquissé par les altermondialistes.

Considérons maintenant la pollution, le gaspillage, le réchauffement climatique, le manque d'eau, les menaces pesant sur la biodiversité, etc.. Alors même que les idées nées de la protestation écologiste ont diffusé partout dans le système économique et dans la vie politique depuis au moins trente ans, on constate que parmi les secteurs les plus atteints par la crise financière, certains sont loin d'avoir pris à bras le corps ces enjeux. Il en est ainsi, tout particulièrement, de l'automobile.

La crise est aussi dans le vieillissement d'une partie du tissu industriel, qui a tardé à s'ouvrir à la modernité environnementale, au développement durable par exemple. Le moment, par exemple, est-il venu seulement de sauver le secteur de l'automobile tel qu'il est, ou presque ? N'est-il pas plutôt de lui imposer une mue, et par exemple de développer à grande vitesse des véhicules électriques ? La question, évidemment, n'est pas neuve, elle préexiste à la crise financière.

Renoncer à l'individualisme et affirmer des valeurs collectives

Examinons maintenant les orientations culturelles de notre vie collective. Elles se déploient dans un espace sous tension, entre des logiques dominées par l'individualisme, et d'autres, dans lesquelles se conjugue le souci de construire sa propre existence, et un sens parfois aigu de la responsabilité ou de la solidarité collective.

Une chose est de consommer à tout crin, de participer comme individu à la vie moderne, d'accéder à l'argent, à la santé, à l »éducation pour ses enfants, mais aussi d »être subordonné aux normes et aux injonctions de la publicité ou des marques ; une autre est de produire sa vie, d »être sensible aux injustices et aux inégalités, de penser à la planète que nous laisserons à nos enfants, de donner un sens à notre action, quelle qu'elle soit.

Les années qui viennent de s »écouler ont accordé une place considérable à l'individualisme, au détriment de l'affirmation de valeurs collectives. La crise financière est peut-être même ici non pas le point de départ des graves problèmes que nous vivons, mais au contraire celui d'arrivée de dérives où ne comptaient plus que le règne de l'argent-roi et ses mises en scène médiatiques.

Depuis le début de la crise financière, on parle du retour de l'Etat, du retour de la politique. Cela veut d'abord dire que la crise est née de la défaillance des Etats ou des carences des politiques publiques, et en particulier de la mise en application des idées libérales qui ont commencé à s'imposer au sommet de l« Etat sous Reagan et Thatcher.

Il suffit de considérer la façon dont un capitalisme débridé a pu fonctionner aux Etats-Unis, y compris là où des agences de notation devaient jouer un rôle de contrôle qu'elles n'ont pas assumé, pour comprendre que la crise financière n'aurait pas eu lieu si le crédit immobilier ou à la consommation avait été encadré, et si le jeu des banques et des institutions financières ne s »était pas déployé en totale liberté.

Retour du politique, retour de l'Etat… et retour de la gauche ?

Mais faisons un pas de plus. Depuis une vingtaine d'années, une crise, plus ou moins aiguë, affecte dans de nombreux pays non pas tant l'ensemble des systèmes politiques, qu'avant tout les forces de gauche. Le communisme, qui représentait au sortir de la Deuxième guerre mondiale jusqu »à près de 30% des électeurs, a sombré. La social-démocratie, tout en ayant de beaux restes, est partout en déclin, essentiellement parce que le mouvement ouvrier, sur lequel elle adosse ses partis politiques, est en déclin.

La gauche est orpheline des deux grandes formules qui définissaient à la fois sa dimension contestataire, son caractère clairement représentatif, et ses dimensions d'utopie, sa capacité à formuler des contre-projets, une vision alternative de société. Le retour du politique, le retour de l'Etat, devraient être aussi le retour de la gauche, ce à quoi on vient d'assister avec Obama aux Etats-Unis. La crise financière s'est dans bien des pays mise en place là où la gauche était défaillante, absente, ou faible, incapable d'incarner des logiques d'intervention de l'Etat ou de politiques publiques qui sont plus de son registre que de celui de la droite.

La crise financière, dit-on également, nourrit le radicalisme politique, voire la violence. Mais là encore, méfions-nous des idées trop simples et des propos trop rapides. Après tout, en France, nous vivons le déclin du Front national, et non sa prospérité. La « gauche de la gauche » ne se caractérise pas spécialement par une radicalisation exacerbée, elle est simplement critique de la situation présente, ce en quoi elle a à bien des égards raison.

De la crise à la transformation des modèles

Notre pays n'a pas attendu la crise actuelle pour connaître de fortes violences, durant trois semaines, en octobre-novembre 2005 : la crise de la République, de moins en moins capable de tenir sa belle promesse de liberté, d »égalité et de fraternité a commencé dans nos banlieues dès la fin des années 70, elle ne date pas d'aujourd'hui. Ailleurs, dans plusieurs pays, il y a eu au printemps dernier des émeutes de la faim : la crise alimentaire mondiale a préexisté à la crise financière. Et ce n'est pas parce que celle-ci se déploie aujourd'hui qu'elle explique toutes les conduites de crise que nous observons de par le monde, ou chez nous.

Concluons donc cette esquisse, qui ne fait que proposer un type de raisonnement qu'il faudrait étendre à d'autres domaines, y compris géo-politiques et internationaux. Oui, la crise financière existe, avec des effets majeurs, personne ne peut en douter. Mais elle survient sur fonds d'un ensemble de problèmes qui lui sont antérieurs, qui relèvent eux aussi de logiques de crise, dans toute sorte de champs –nous n'avons fait qu'en évoquer quelques uns.

Si nous ne savons pas mettre à profit la première pour transformer les seconds en débats, en conflits institutionnalisés, en réformes en profondeur, en invention d'un autre modèle de société, ainsi qu'en une action internationale repensée, si nous ne passons pas de la crise à la mutation, nous devrons nous contenter au mieux de replâtrer le système actuel, d'en relancer la machine, si souvent injuste et brutale. Et au pire, nous entrerons dans une longue et terrible phase de chaos.

 

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